Ferney, nid d’espions

A l’été 2022, peu après le début de l’agression russe en Ukraine, les services consulaires français ont reçu une demande de visa de la part de Iulia C., une citoyenne russe apparemment au-dessus de tout soupçon. A cette époque, nombre de Russes passaient encore leurs vacances dans les Alpes françaises et d’autres, tentant de fuir la conscription ou les sanctions économiques, augmentaient le flot des demandeurs de visas pour la France. Iulia n’était sans doute qu’une parmi tant d’autres. Les services consulaires eurent pourtant un doute et firent suivre sa demande au Renseignement français. Bingo !

Iulia était la compagne attitrée d’Alexandre K., membre de la redoutable unité 29155 dépendant du GRU, le service de renseignement militaire russe, responsable, entre autres, de la tentative d’assassinat en Angleterre, en 2018, de l’ex-agent Sergueï Skripal et de sa fille. Le poison ? Le fameux novitchok, utilisé pour toutes sortes de basses oeuvres, comme la tentative d’assassinat du dissident Alexeï Navalny, en 2020.

Et Ferney, dans tout ça ? Selon les services de renseignement français, Alexandre K. y aurait séjourné à plusieurs reprises entre 2014 et 2018, de même qu’une dizaine d’autres agents parmi lesquels… Iulia C., qui avait alors passé entre les mailles du filet. Ils résidaient pour la plupart dans plusieurs hôtels ferneysiens : le Médian, les Citadines et l’Appart’City. Parmi eux, Alexandre M., l’un des deux assaillants de Skripal en Angleterre, et Sergueï F., coordinateur de cette tentative. Tous ont quitté la région aussitôt après l’affaire Skripal. De là à penser qu’ils s’étaient installés depuis belle lurette à Ferney pour préparer patiemment l’empoisonnement en Angleterre, le 4 mars 2018, il n’y a qu’un pas. Une chose est sûre : ils vivaient bien tout près de chez nous. Pour preuve ce blouson bleu qu’Alexandre P., l’un des deux agresseurs de Skripal, a acheté en janvier 2018 dans un magasin de Thoiry.

Proche de l’aéroport de Genève et de la frontière-passoire entre France et Suisse, Ferney a toujours été un lieu de prédilection pour les espions de tout poil et de toutes nationalités. Nous avions eu, naguère, l’occasion de rencontrer presque par hasard l’un d’entre eux à Mexico. Il nous avait dit résider à Genève mais n’avait guère tardé à préciser : avenue du Bijou à Ferney-Voltaire.

Les espions russes de 2018 passaient allègrement de France en Suisse et s’offraient régulièrement des séjours en Haute-Savoie, où on retrouve la trace d’un achat effectué par le même Alexandre P. : une montre de moyenne gamme, preuve que nos héros ne roulaient pas toujours sur l’or. Après leur départ précipité, quelques autres collègues ont transité par Ferney en 2019. Ils ont depuis lors disparu des radars mais tout indique que Ferney restera, pour eux et leurs successeurs, une excellente base arrière. Et plus si affinités…

A.D.

A lire : l’enquête de Jacques Follorou dans Le Monde du 24 octobre 2022.

A voir : « France, nid d’espions » de Nicolas de Labareyre sur France 5, le 11 février 2024 à 21h05 (et sans doute, ensuite, en replay sur le web).